Adoption

L'adoption, c'est la création artificielle d'un lien de filiation. Acte commun de nos jours, il a longtemps été ressenti comme anormal, par ses incidences so­ciales et son symbolisme négatif sous-jacent. Palliatif nécessaire pour mainte­nir dans certains cas la pérennité d'une structure familiale, il laisse substituer au sang de l'ancêtre celui d'un étranger ce qui, souvent, est inacceptable.

C'est un phénomène qui reste ambigu pour les historiens du droit car, s'il caractérise les sociétés « primitives » pour diverses raisons (assurer le culte des ancêtres, transmission de l'héritage), on ne le voit ressurgir, dans des buts plus humanitaires, que depuis quelques décades dans les sociétés « dévelop­pées ». Par son assise, le droit musulman se situe entre ces deux pôles et igno­re résolument, de ce fait, l'adoption. Il en a longtemps été de même avec le droit français qui n'a évolué dans ce domaine qu'après l'hécatombe provoquée par la Première Guerre mondiale.

Baignant dans un environnement différent, la structure tribale traditionnel­le apparaît, elle, comme naturellement ouverte à l'adoption, apport en énergie humaine, garantie de sa continuité dans le temps et dans l'espace. C'est pourquoi le droit coutumier berbère reflète, sur ce point, l'opposition entre le dédain compréhensible du dogme coranique et la nécessité de maintenir, si ce n'est de développer, la vitalité du groupe.

Aussi, à l'origine, l'adoption telle que nous la concevons n'existait pas: on en trouve cependant des formes déguisées dont les interférences ne sont pas négligeables. Ce sont: les pactes d'alliance et de protection, les contrats mix­tes de travail et de mariage et certains modes de filiation artificielle.

1. Les pactes d'alliance et de protection

Fondé sur le sens de l'honneur, produit viscéral de la psychologie d'un peuple, ce genre de pacte est une permanence du monde berbère.

On distingue le pacte de protection répandu dans tout l'Afrique du Nord sous des noms divers (amur, ànaya, etc.) et passé d'homme à homme et qui est de pri­me abord fort éloigné de notre sujet, du pacte d'alliance plus fréquent dans certains endroits comme le Maroc Central (tad'a) et passé entre groupements. Tous ces pactes permettaient, avec le temps, soit au niveau individuel, soit à un échelon plus élevé, une certaine « adoption» en intégrant une des par­ties à l'autre et l'histoire de l'Afrique du Nord nous en montre beaucoup d'exemples.

Le droit coutumier est conscient de cet état de fait. Ainsi, le sacrifice san­glant qui marque souvent la conclusion du pacte de protection fait du protec­teur l'héritier de son adopté et la colactation*, véritable symbolisation de l'acte de naissance, qui scelle l'alliance entre les tribus, crée entre les « frères de lait» des obligations et des interdits, notamment en ce qui concerne le mariage. Ce sont autant de signes juridiques qui .marquent clairement la per­ception d'un phénomène d'adoption.

2. Les contrats mixtes de travail et de mariage

Ce genre de contrat, que l'on rencontre dans certaines régions d'Afrique du Nord (Maroc central, Kabylie) sous des noms divers (amhars, amhaz, awrit, mec­rut' ) permettait à un chef de tente, et à travers lui au groupe, d'adopter un étranger qui devait mériter son assimilation par son travail. « L'adoption» était consacrée par un mariage, quelquefois informel, entre l'adopté et une femme de la famille de l'adoptant.

Comme le montre la répartition de ce système au Maroc central, où on le rencontre surtout dans les zones à forte expansion agricole (tribus de plaine ou de relief peu accidenté: Zemmour, Aït Ndir, Aït MGuild, Zaïan, Ichkern, Ighezrane) et où il est inconnu dans les hauts plateaux du Moyen Atlas (Aït Haddidou, Aït Merghad), il se présente comme une charnière dans l'évolution juridique du droit coutumier berbère. C'est le résultat du conflit entre les entraves de la tradition et une certaine ouverture vers une économie plus rationnelle: ainsi, cette sorte de contrat a été un substitut au salariat agri­cole, impensable jusqu'à ces dernières années.

Toujours du point de vue juridique, l'amhars est, vraisemblablement, une dégénérescence de l' amazz'al, phénomène plus naturel. On peut ici établir une comparaison avec la loi de Solon sur l'épiclérat, qui a constitué une étape entre la filiation patrilinéaire et la filiation testamentaire.

3. Certaines formes d'adoption

Primitivement il n'existait en Afrique du Nord qu'une seule sorte d'adoption, celle de l'orphelin (agujil du Maroc central) par son oncle.

Pour consolider leur potentiel humain, les tribus ont commencé à admettre l'adoption de l'étranger, sans droits pour celui-ci, puis avec quelques droits et enfin chez certains avec des droits équivalents à ceux des enfants naturels, no­tamment en ce qui concerne l'héritage. Il faut remarquer que, contrairement à ce qui existe dans le système de la colactation, aucun interdit n'existe pour l'adopté, ce qui prouve que ce phéno­mène juridique est resté superficiel.

Conclusion

Alors que la filiation artificielle n'existe pas chez les Berbères, le dévelop­pement de systèmes aboutissant au même résultat a permis à plusieurs auteurs d'écrire que « l'adoption fait entrer dans la famille berbère autant de person­nes que la filiation naturelle ».

A.BERTRAND

Source Initiale : Encyclopédie Berbère,Livre II

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